Eclairer son prochain

Ouf ! Il s’en était fallu d’un cheveu. Le forain donna une petite claque à sa mule et la charrette cahota hors de la petite ville. Il avait installé six paratonnerres sur quelques belles maisons. Il avait été payé en argent comptant. Mais ensuite, une rumeur s’était répandue, suivant laquelle ces engins étaient inutiles, voire impies, et étaient l’œuvre du Diable. Les citoyens ne l’avaient pas fait brûler attaché à un poteau comme son confrère à la chèvre savante, quelque 150 ans plus tôt. Mais le maire l’avait traité de charlatan et de fourbe. Il avait ordonné de le mettre en prison, de confisquer sa bourse et de détruire toutes ses affaires. Heureusement, il y avait eu le vieux et célèbre professeur de Göttingen, qui logeait à l’enseigne du Lion doré. Il avait la parole facile et s’était précipité à son secours. Il avait impressionné les habitants en leur racontant le récit de fermes éloignées qui auraient été réduites en cendres sans les paratonnerres. Il l’avait même qualifié de « savant commerçant», de « soldat du progrès » et de « technologue éclairé par excellence ». Après ce discours, le forain avait été submergé de commandes. Mais il préféra déguerpir. Peut-être devrait-il supprimer le numéro avec les fantômes et les éclairs électriques qui se dessinaient brusquement, comme sortis d’un autre monde. Du moins pendant quelques semaines. Optimiste, il poursuivit son chemin, avec les idées du Siècle des lumières dans le cœur et sur son dos.

Les femmes s’évanouissent et les hommes ont un mouvement de recul à la vue de la grande Faucheuse de la fantasmagorie de Richardson. Cette gravure date de la fin du XVIIIe siècle.

Les pionniers de la fantasmagorie étaient le magicien allemand Paul Philidor (qui en construisit une en 1792) et le forain belge Etienne Gaspar Robertson (qui en créa une à Paris en 1799). Robertson intégra des innovations comme la projection de personnages et de tableaux en trois dimensions, mus par un mécanisme. Il adapta également la technologie de la chambre noire pour projeter des acteurs présents en chair et en os. Robertson créa un cinéma d’horreur avec chocs électriques, faux tonnerre, encens, effets de lumière, musique, fumée et ventriloquie.